Pourquoi j’en reviens toujours à Baise-Moi

Nadine (Karen Bach) dans Baise-Moi (Virginie Despentes, Coralie Trinh Thi) 2000

Baise-Moi, objet culturel controversé, écrit par une toute jeune Virginie Despentes, et adapté par cette dernière accompagnée de Coralie Trinh Thi. Manu, ancienne actrice porno, tue un type de son quartier quelques heures après son viol, le même jour où Nadine, prostituée avide de sexe, étrangle à mort sa colocataire . Elles se rencontrent, elles s’enfuient, road-trip nymphomane et suicidaire porté par deux anti-héroïnes délurées. Scandale Baise-Moi. Jurisprudence Baise-Moi. Censure Baise-moi. Coralie Trinh Thi dira que défendre ce film, c’était comme « expliquer les Dead Kennedys à des gens qui n’auraient écouté que de la musique classique ». Au Québec, un spectateur a saccagé la salle de projection où il était diffusé et menacé d’y déposer une bombe. Malédiction Baise-Moi, Eurydice tombé dans l’enfer du cinéma, qu’il incombe d’aller récupérer devant Cerbère.

J’ai découvert le métrage maudit à seize ans, aux prémices de ma vie sexuelle et féministe. Mais à cet âge, je ne comprends pas ; ce que je retiens du film, c’est une piètre qualité vidéo et pas d’éclairages. Sans doute qu’à l’époque, le monde dans lequel je vis me paraît encore pleins d’espoirs. Des années après, ma condition de femme m’a attendue au coin de la rue pour me défigurer. Revivre Baise-Moi, était viscéral, vital. Les filles de Baise-Moi, sont certainement plus intelligentes que la moyenne des héroïnes de films : elles ont compris qu’elles ne pouvaient rien faire pour échapper à leur condition, elles ne courent pas derrière un bêlatre qui les trompera une fois le générique de fin, elles ne cherchent pas à redonner du sens à ce qui n’en n’a jamais eu. Il faut avoir écumé les jobs de merde, pas tout à fait au SMIC, à traîner les pieds en se faisant insulter par des clients en même temps qu’un patron nous demande d’être « plus souriante ». Il faut avoir encaissé les refus des types de bonne extraction, trop bien pour nous, juste bonnes à avoir de la conversation pour une plèbienne et à se faire tripoter le mercredi après-midi, mais trop débauchée pour être présentée aux repas de famille. Tout ça pendant qu’une telle peine à joindre les deux bouts avec son gosse non désiré, pendant qu’une autre se prend des mandales dans la figure mais qu’elle est amoureuse. Il faut avoir été tellement habituée aux regards salaces de types de tout âge qu’on les observe se masturber discrètement dans les transports avec autant d’émoi que devant le télé-achat du dimanche matin. Et puis avoir compris qu’on y gagne plus à s’envoyer en l’air avec le premier inconnu sophistiqué qu’à batailler pour plaire à un crevard qui n’aura pas voulu s’engager, ou qui s’il le veut, se laissera dépérir sur le canapé devant le foot une bière à la main. Savoir qu’on évite l’amende, qu’on entre sans payer, quand on se cambre un peu et qu’on prend une voix suave en s’adressant à des mecs aussi excitants qu’un pied de chaise. Avoir renoncé au dialogue avec le premier sexe. Compris que telle démarche, tel regard fonctionne de manière pavlovienne avec ce dernier, même avec de la cellulite, des poils, de l’acné, un œil de verre. C’est tout ça qu’il faut, pour les saisir. Liquider le couple charmant d’un conte de fées façon Bonnie and Clyde. Une balle pour l’injonction à la maternité, une autre pour celle à la minceur, deux pour la misère sociale et financière, quelques autres pour l’invention de la chasteté, une rafale pour les viols, barillet vidé sur les bonnes mœurs.

Les héroïnes de Baise-Moi se contrefichent de changer le monde. Rien à foutre des théories marxistes, de l’économie de marché, de l’inflation des diplômes et des chocs pétroliers. Elles sont placées là, précisément dans les interstices colossales d’un système qui a failli. Mais pas question d’aller au casse-pipe le renverser. Exode 20:13 « Tu ne tueras point », dernière règle enfreinte, peut-être la plus fondamentale, infranchissable, sacrée dans la comédie humaine en place, où l’on n’est programmés que pour survivre au milieu des populations sacrifiées. Point de non-retour atteint, et départ pour un road-trip lubrique sans foi ni loi : baise, beuverie, bouffe, et balles dans la tête. « Si la dépravation est partout, nous serons dépravées nous aussi »*, en un sens Despentes et Trinh Thi signent Les Petites Marguerites (Vera Chytilova, 1966) trash et minimalistes. Nadine et Manu bravent tous les interdits : boulimie, coït effréné et non-protégé, castagne, alcool, drogue. Mais surtout trois autres, plus insoupçonnés: l’amitié féminine inébranlable, l’amour du sexe, et la rémission du viol. Peut-être qu’il est optimiste, finalement, sous ses allures de Thelma et Louise (Ridley Scott, 1991) gore, parce qu’il raconte aux femmes qu’elles ne sont pas seules, seules à péter les plombs dans un monde qui rapproche toujours davantage la lame du cutter de leur gorge, seules à encaisser coup sur coup jusqu’à la désinhibition totale, seules à avoir eu davantage soif de sexe après leur viol, seules à s’être dit qu’elles ont en « pris d’autres dans le ventre », seules à aimer les orgasmes bien bruyants et l’alcool jusqu’à perte de raison, seules en galère, à fuir, parce qu’au bout de cette rue noire il y aura, peut être une nouvelle amie, revolver au poing, prête à lui tendre l’autre main. C’est peut-être pour ça, au-delà des polémiques et des interdictions, qu’il est devenu cultissime pour une poignée de spectatrices, non pas parce que son nom évoque la subversion et l’interdit, mais parce qu’il a su offrir autre chose qu’un rape and revenge puant, convenu, où on retrouve le bonhomme sur une musique dramatique avant de le zigouiller, autre chose que des réminiscences post-traumatiques à base de crises de tétanie, autre chose qu’une rivalité entre femmes dégueulasse qui rend la guerre froide dans laquelle nous vivons encore plus hostile. Jouissance extrême.

C’est sûrement pourquoi j’en reviens toujours à Baise-Moi. Il est cathartique, il comprend mieux que quiconque un paquet de lourdes désillusions. Il est là pour les nymphomanes, les assoiffées, les bagarreuses, les soumises, les ivrognes, les prolétaires. Il fait dire « Baise moi », et c’est libérateur. Il réchauffe. Il ne sauve pas le monde. Mais il m’a sauvée moi.

par Alexane Nylon

Baise Moi (Virginie Despentes, Coralie Trinh Thi) 2000

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