Yoko Ono, plus célèbre artiste méconnue au monde

Dépeinte comme la personne à l’origine la séparation des Beatles, perfide, avide, envahissante, le nom de Yoko Ono est directement associé à l’histoire des quatre garçons dans le vent, si bien qu’elle en a été réduite à être la « femme de » John Lennon. Il incombe avant d’aborder Yoko Ono, l’artiste, de parler de Yoko Ono, le mythe. Les études de genre parlent en effet d’un  « effet Yoko Ono »; un couple hétérosexuel célèbre dans lequel la femme est accusée d’être la cause de la déchéance, la dégénérescence voire la mort de son compagnon: Nancy Spungen, la petite amie de Sid Vicious, bassiste des Sex Pistols, Courtney Love, veuve de Kurt Cobain, Meghan Markle, femme du Prince William. Ce phénomène puise ses origines dans les grands récits fondateurs, qu’il s’agisse d’Adam et Lilith, d’Adam et Ève, ou de la boîte de Pandore, la femme est celle qui porte sur ses épaules le poids de la responsabilité des maux auxquels son environnement fait face, une idée qui fait écho aux chasses aux sorcières , et explique le jugement arbitraire et misogyne alloué à Yoko Ono, dont elle s’amuse dans son album Yes, I’m a witch sorti en 2007. Face aux divers événements qui façonnent la séparation du groupe phare, comme la mort de leur manager, les menaces reçues par le Ku Klux Klan, l’incident de Manilles ou encore l’arrêt des tournées, la présence de Yoko Ono ne semble pas justifier à elle seule de la fin des Beatles, mais dans la lignée d’une pensée misogyne héritée en partie de la mythologie, c’est elle qui doit en supporter symboliquement la responsabilité. Lié à cette mauvaise presse, si le nom de Yoko Ono est célèbre, son travail quant à lui reste trop peu connu du grand public, John Lennon avait pour habitude de la surnommer, non sans une pointe d’ironie, « la plus célèbre artiste méconnue au monde ».

Après avoir grandi dans un milieu bourgeois et baignant dans les arts, la guerre lui fait quitter sa Tokyo natale pour la campagne, afin de se réfugier des bombardements. Cette transition la marque profondément, c’est la découverte de la violence et de la misère, qui hantera son art durant des décennies. A l’issue du conflit, elle et toute sa famille émigrent aux Etats-Unis, où Yoko entreprend des études de philosophie et fréquente les milieux artistiques contemporains, notamment la scène Fluxus aux inspirations dadaïstes, où elle s’épanouit à travers le théâtre et l’écriture Ses œuvres questionnent le rapport au temps, à l’espace, comme par exemple son « This line is a part of a very large circle », où l’inscription écrite sur une ligne invite à penser à la perspective tout comme à ce qu’il est possible d’accomplir en communauté; on peut également évoquer ses « Mended cups », des tasses à expresso réparées, fissures mises en avant par une fine peinture dorée, où est inscrite la date à laquelle l’objet a été brisé, qui nous propose de réfléchir à l’impact de nos actes, la réparation envisageant tout de même une issue positive. Loin de s’être seulement intéressée à un medium artistique, elle s’est essayé à la musique et à une multitude de genres différents, ayant eu un éducation musicale très tôt. Elle réalise 14 albums en studio et 8 albums collaboratifs. De même qu’elle participe à l’écriture de beaucoup de chansons, co-signant la légendaire Imagine.

« this line is a part of a very large circle », Yoko Ono, 1966

Yoko Ono a, on l’oublie souvent, eu une carrière dans le cinéma et pas seulement en tant qu’actrice dans Satan’s bed (Michael Findlay, 1965), ou plus récemment dans L’île aux chiens (Wes Anderson, 2018), elle a réalisé plus d’une dizaine de films expérimentaux, que louera le cinéaste underground Jonas Mekas, lui dédiant même Ode to Yoko Ono. On peut citer No. 4 (Bottoms), en 1967, images de plus d’une centaines de fessiers qui s’est rapidement vu censuré, semant dans son sillage un goût de scandale. On trouve également dans sa filmographie Fly (1971), court-métrage dans lequel une mouche n’a de cesse de se poser sur un corps féminin, au son des vocalises plaintives de l’artiste, interprétable comme une métaphore des violences subies par les femmes.

Le militantisme tient en effet une place primordiale dans son œuvre. Tôt dans sa carrière, en 1964, la performance Cut Piece invitait le spectateur à s’emparer des ciseaux placés devant elle et à lui retirer un bout de vêtement, la mettant progressivement à nu; une action qu’elle revendiquait féministe pour questionner l’impact du regard et de l’action masculine sur le corps de la femme. Pour son œuvre Debout à Montréal, en 2019, elle avait recueillis les témoignages « d’un tort qui vous a été fait parce que vous étiez une femme ». Mais son nom évoque forcément à la performance de Bed-in avec John Lennon en 1969, une lune de miel médiatisée qui entendait promouvoir le fait de rester au lit plutôt que d’aller en guerre, les conflits au Vietnam faisant rage à ce moment. La même année, elle co-écrit avec son mari « Happy Xmas » où l’on retrouve le slogan « War is over », faisant écho à une de leurs campagnes d’affichages dans plusieurs grandes villes à travers le monde, sur lesquelles on pouvait lire « WAR IS OVER (if you want it) ».Des décennies plus tard, elle créait l’installation Wish Tree pour laquelle elle demandait aux spectateurs de suspendre un vœu à un arbre jusqu’à ce que les branches en soit recouvertes, l’idée lui venait des souvenirs de son enfance au Japon, où elle avait l’habitude, comme beaucoup d’autres, de s’adonner à ce jeu, les arbres semblant alors couverts de fleurs blanches.

Cut piece, performance de Yoko Ono

Son travail est souvent une invitation tendue vers le spectateur, quasi indispensable à son processus de création. Ainsi elle invitait le public à venir découper les scènes de films qui leur plaisaient dans l’une de ses Instruction pieces, toutes rassemblées dans l’ouvrage Grapefruit. L’oeuvre participative My Mommy is Beautiful quant à elle recueillait les témoignages de spectateurs quant à l’amour qu’ils éprouvaient envers leur mère Dans Ceiling painting, installation qui lui a fait rencontrer John Lennon, le spectateur est invité à gravir un escabeau pour découvrir sous le verre grossissant d’une loupe un minuscule « yes », comme la métaphore du labeur exigé pour atteindre une certitude; c’est aussi un message positif qu’elle espère délivrer au monde.

Avec presque un demi siècle de travail artistique à son actif, Yoko Ono est un véritable monolithe incontournable de l’art contemporain, engagé et optimiste, recouvrant un champ si vaste que tout le monde peut y trouver, entre des chansons, des installations, des peintures, quelques vers, quelque chose qui saura l’atteindre.

Instruction Piece, Grapefruit, Yoko Ono

par Alexane Nylon

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