Marcia Resnick, photographe punk et bien plus

Mick Jagger, Willian Burroughs et Andy Warhol par Marcia Resnick dans Conversations de Victor Bockris

Je découvre Marcia Resnick dans Conversations de Victor Bockris, une transcription teintée de gonzo des échanges entre William Burroughs et Andy Warhol ; elle est là pour illustrer les rencontres. Bockris s’attarde à vouloir faire rencontrer divers artistes beat, et salive à l’idée de mettre Mick Jagger à leur table. Alors qu’il réussit à réunir ses trois génies, la mayonnaise ne prend pas. Une sorte de fossé infranchissable se dresse entre eux, la panique saisi le journaliste qui sent la soirée tourner au vinaigre. Marcia, qui n’est alors mentionnée que pour évoquer les éclairages insupportables mis en place pour ses clichés, entre en scène ; chose que Bockris n’avait même pas conçu. Elle prend place à table, sans être intimidée, auprès du trio, et s’alloue du même titre d’artiste que les autres. Sans qu’elle le sache, Marcia devient le pont permettant à tout ce beau monde de communiquer, et sauve à la fois la soirée, et le projet de Bockris. Warhol, plus tard, reprend même le journaliste sur son comportement avec elle, n’hésitant pas à le qualifier de « cochon de machiste ». Une anecdote qui fait bien sûr écho au crédit moindre alloué à la photographie en tant qu’art, mais aussi au sexisme en vigueur dans la sphère artistique (PLOS One, en Mars 2019, publiait une étude démontrant que les femmes ne représentaient que 13 % des artistes exposées dans dix-huit grands musées des États-Unis).

En second plan dans cet ouvrage, il est pourtant difficile de s’intéresser à la scène punk sans tomber sur un des clichés de Marcia Resnick, photographe new-yorkaise née en 1950. On y aperçoit Lydia Lunch, allongée avec nonchalance sur un divan, moue boudeuse, les lèvres et les paupières peintes. On tombe sur Lux Interior, de The Cramps, qui dans un sublime noir et blanc, projette son ombre au mur, une main tenant un rideau de spectacle, et l’autre appuyée sur sa hanche, avec l’allure d’un magicien. On croise Joan Jett, une bière Colt 45 dans chaque main, Joey Ramone, allongé par terre, cadre délimité en diagonale par sa chevelure noire, et ses mollets apparents au bout de ses longues cuisses, dans son jean déchiré, tout comme Debbie Harry, grimaçante la chevelure drapée dans une serviette de bain, un morceau de légume dans chaque narine, après un concert. On rencontre même Jean-Michel Basquiat, la célèbre drag-queen trash Divine, ou Johnny Lydon, chanteur des Sex Pistols et de P.I.L.

Johnny Thunders par Marcia Resnick
Jean-Michel Basquiat par Marcia Resnick
Debbie Harry par Marcia Resnick

Les photographies de Marcia Resnick s’inscrivent comme le témoignage brute d’une époque, parfois teintée d’un aspect plus documentaire, ou alors en s’imprégnant de l’énergie dégagée par ceux qu’elle capture. Les clichés font exulter les sujets ; la musculature noueuse de Mick Jagger, le torse nu devant un fond violet, qui fait écho à sa part androgyne, ou encore John Waters, de noir vêtu, assis négligemment sur un fauteuil brodé de rose et de blanc, de la même manière qu’il entend jurer avec les images figées d’une Amérique modèle. Et l’on ne peut évoquer les photographies de Johnny Thunders, en noir et blanc, avec des allures de pantin mélancolique, à l’image d’un clown triste qui entonnerait « You can’t put your arms around a memory ». Ces clichés sont rassemblés dans l’ouvrage PUNKS, POETS & PROVOCATEURS.

Marcia Resnick (Re-visions)
Marcia Resnick (Re-visions)

Au delà de son passage par les diverses scènes underground, elle publie en 1978 le roman photographique d’autofiction Re-visions, abordant notamment le thème de l’adolescence. L’œuvre est encensée par nombreux de ses contemporains, Ginbserg, Warhol, Lunch, ou encore Burroughs. A la manière dont Sofia Coppola révolutionnait le teen-movie en y apposant son female gaze, dans Virgin Suicides en 2000, Marcia Resnick, dans les années 70, posait déjà son regard mûr, bienveillant et authentique sur l’adolescence féminine : soutiens-gorge rembourrés au coton, baisers volés par des garçon au jeu de la bouteille, chewing-gum collés sous une chaise, rêveries et flâneries, dont la mise en scène flirte parfois avec le surréalisme. En somme, Resnick signe une avant-garde visuelle, dans la narration et dans les thèmes.

Marcia Resnick, pour ce qu’elle a apporté aux milieux artistiques marginaux et contemporains, devrait être un nom aussi évident que celui d’Iggy Pop, de même que son œuvre d’une singularité affirmée, est un manifeste du female gaze, de l’autofiction, ainsi qu’une ode à la mise en scène et à l’expression de soi. Marcia Resnick est une artiste majeure qu’il est essentiel d’incorporer à notre patrimoine.

Alexane Nylon

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