Elle s’appelait Tura Satana

C’est dans l’ombre noire de Hollywood Boulevard, avec ses statues figées d’icônes mijaurées d’un conformisme déconcertant que s’est écrite l’histoire de Tura Satana. Si toutes les jeunes filles grandissent bercées par la légende d’une Marilyn Monroe, aussi gracile que fragile, l’itinéraire de vie de cette idole méconnue du cinéma alternatif a des leçons à donner même aux héroïnes les plus coriaces.

Tura Yamaguchi naît à Hokkaido, au Japon, en 1938. Sa mère, travailleuse du monde du cirque, est d’ascendance cheyenne et européenne, et son père acteur de films muets est japano-philippin. La famille quitte l’Asie après la Seconde Guerre mondiale pour s’installer à Chicago, où son enfance est marquée par la violence, d’une part, le racisme et la xénophobie font qu’elle est constamment raillée par les occidentaux pour ses origines japonaises, également, formée très jeune, elle est fréquemment hypersexualisée. A l’âge de neuf ans, sur le chemin du retour de l’école, Tura est victime d’un viol collectif orchestré par un gang de la ville, les cinq auteurs sont tous acquittés; la rumeur d’un pot-de-vin adressé au juge en charge de l’affaire se répand. L’injustice étant au cœur de sa jeune vie, Tura se met en tête d’obtenir réparation elle-même, et sa quête de vengeance commence par l’apprentissage des arts martiaux, notamment de l’aïkido et du karaté.

À l’adolescence, elle est cheffe d’un gang de filles « The Angeles » qu’elle a monté avec des voisines juives, italiennes et polonaises, partageant l’amour de la bagarre et des coups. Mais sa condition de femme la rattrape, elle troque ses jeans et ses grosses bottes pour une robe de mariée, à l’âge de treize ans avec un jeune homme de dix-sept ans, l’union arrangée par leurs parents dure moins d’une année, et elle en conserve le patronyme Satana. À l’issue de celle-ci, Tura se procure de faux papiers mentant sur son âge et s’enfuit à Los Angeles où elle travaille dans des cabarets, assure des shows, et pose pour des photographes, avant de revenir à Chicago poursuivre sa carrière. Un de ses numéros fait rougir un spectateur qui n’est pas des moindre, un certain Elvis Presley succombe à son charme. Une histoire d’amour fleurit entre les deux, avant de faner à l’issue d’une demande en mariage refusée par la jeune danseuse – qui aurait cependant accepté de prendre la bague.

Bien que gravitant dans l’univers du corps et de la séduction, Tura reste peu à l’aise avec son apparence, les brimades asiophobes de ses camarades de classe retentissant encore dans sa tête. C’est sa rencontre avec le photographe Harold Lloyd qui lui permet d’appréhender sa beauté, ce dernier jugeant qu’un tel visage méritait d’être vu par le monde entier. A tel point qu’elle franchi le cap et des pellicules figées, elle passe aux vingt-quatre images par seconde, faisant des apparitions souvent non-créditées dans des longs-métrages, comme dans Irma la douce de Billy Wilder.

Tura Satana dans Irma la douce de Billy Wilder, en 1963

Jeune adulte, Tura accompli l’un de ses objectifs: la traque de ses violeurs s’achève après une quinzaine d’années au bout desquelles elle pu leur « rappeler qui elle était », selon ses dires. Tura est devenue une fine gâchette du combat, habituée des caméras, aussi à l’aise en décolleté qu’à distribuer des coups de pieds, couteau au poignet, elle ne manque pas de finir dans le viseur d’un dénommé Russ Meyer. Ancien reporter de guerre et photographe de charme, pour Playboy, le réalisateur est un esthète de l’erotisme, fétichiste des grosses poitrines et amateurs d’histoires de meurtres en tous genre, il créé pour Tura le personnage de Varla, dont la frontière, si elle existe, avec sa personnalité, est aussi fine qu’une pellicule de Super 8.

Dans Faster, Pussycat! Kill! Kill!, elle est Varla, leadeuse d’un groupe de gogo-danseuses en fuite dans le désert, qui, après quelques bagarres de plaisir, se mettent en quête d’un butin détenu par un homme infirme et ses fils, qu’elles vont tour à tour tenter de séduire. Silhouette plantureuse, regard froid, jean montant et allure fière, Tura et Varla se fondent l’une en l’autre. Tant sensuelle que virile, arborant un décolleté aussi vertigineux que son habileté à la castagne est prononcée, nous ne sommes qu’en 1965, et pourtant le Girl Power semble avoir trouvé parente, dans un film où les deux sexes sont égaux quant à la démesure de leur violence. Elle affirme avoir puisé dans la rage qu’elle avait enfouie en elle depuis des années pour incarner là protagoniste meyerienne.
Tura est à l’origine de nombreux éléments du film, notamment ses répliques qui donnent tout le tempérament du personnage, mais aussi des choix liés au maquillage, aux vêtements et aux scènes de combats, dont elle effectue toutes les cascades elle même.

«  I never try anything; I just do it! And I don’t beat clocks, just people! »

« Je n’essaye jamais rien: je le fais! Et je ne combat aucune montre, juste des gens! »

Russ Meyer le dira lui-même, le film a été fait par eux deux, et le succès de l’œuvre lui revient à elle.

Tura Satana dans Faster Pussycat, Kill! Kill! de Russ Meyer en 1965


Tura continue d’apparaître à l’écran dans des films de série Z, The Astro-Zombies en 1968 et The Doll Squad Zombie en 1973, tous deux réalisés par Ted V. Mikels, cinéaste d’horreur indépendant. Cette carrière est interrompue par une tentative de féminicide: un ex petit ami lui tire dans l’estomac, fort heureusement, ce n’est pas assez pour achever la pugnace Tura. Après ce nouvel épisode de violence, sa vie change, elle abandonne l’actorat et devient infirmière pendant quelques années. Elle travaille ensuite pour la police, se marie et a deux filles. En proie à un violent accident de la route, elle passe plusieurs années à faire des allers-retours au bloc opératoire, subissant plus d’une quinzaine d’opérations. Elle termine sa carrière en œuvrant pour la sécurité d’un hôtel du Nevada. Elle reparaît une dernière fois au cinéma en 2002, dans la suite de The Astro-Zombies, avec un rôle fait sur mesure pour elle, taillé dans sa légende, celui de Malvina Satana. Elle décède en 2011, cédant le dernier souffle d’une vie pleine de remous à une insuffisance cardiaque.

Pin-up castagneuse, nombreux lui vouent un culte quasi religieux, qu’il s’agisse de John Waters, ou encore Quentin Tarantino, qui n’aurait jamais pu imaginer Boulevard de la mort sans son marquage au fer rouge, Tura Satana n’a pas été une actrice de série B. Elle a été la série B; un rape and revenge jouissif, un road movie effervescent, un buddy movie bagarreur entre copines, une succession de drames, qui ont pourtant toujours su sillonner un chemin vers une forme de happy ending. On pourrait aisément croire qu’un alchimiste fou aurait réussi un défi digne de The Twilight Zone de donner vie à un personnage fantasmagorique de scénarii barré, car il est bien moins raisonnable d’admettre une réalité qui prouve que des super-héroïnes comme Tura Satana existent.

Alexane Nylon




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