Mythic Suicides

The Virgin Suicides est un fait divers sordide, l’autodestruction suicidaire d’une sororie de cinq jeunes filles de la classe moyenne américaine dans les années 70, vraisemblablement inspiré d’une triste affaire relayée par une brève de presse qui aurait donné à Jeffrey Eugenides le pitch initial de son roman, paru en 1995, adapté au cinéma par Sofia Coppola en 1999, images filmées sur lesquelles le duo français de Air s’est calé pour en sortir un album éponyme. The Virgin Suicides peut donc s’appréhender comme une œuvre triptyque, tant la frontière qui en lie les composantes est ténue, les interprétations fidèles et les scories au livre jalonnent les compositions avec justesse : la voix monocorde du narrateur récitant la prose de Eugenides sur des images bleues et désaturées de Coppola, reprise dans l’ultime chanson de l’album, ou encore la mélodie de Ce matin là, qui fait exploser à l’écran le monde intérieur de la plus jeune des sœurs. Les cinq filles de la famille Lisbon, âgées de treize à dix-sept ans, dans l’ordre, Cecilia, Lux, Bonnie, Mary et Therese mettent fin à leur vie au cours de la même année. Cecilia, la benjamine ouvre le bal mortuaire avec une tentative ratée dans sa baignoire, avant de sauter de la fenêtre de sa chambre pour s’empaler sur une clôture en métal, accomplissant son triste dessein dont elle trace la voie à ses grandes sœurs. Récit désespéré, portrait d’une fin plurielle, œuvre poreuse, palpable, The Virgin Suicides caresse autant qu’il dérange, dans une violence aux couleurs pastels.

UN ADIEU AU LANGAGE

A l’exception de la voix désabusée d’un narrateur masculin, situant les personnages et les évenements, The Virgin Suicides est un adieu au langage – verbal. Renvoyée au silence par une éducation bien trop autoritaire, manquant certainement de vocabulaire pour évoquer ce qui est interdit et donc innommable, l’époque de la floraison des corps et des expériences doit se passer de mots pour une génération d’adolescents. Pour faire face à l’étouffement, l’étouffement d’une édification trop conservatrice, l’étouffement d’une ère sur son propre déclin, les personnages ont recours à la sémi-substitutive : une forme de langage pouvant se substituer à celui de la langue. Ainsi donc, les jeunes filles existent par la profusion de détails les concernant, en appelant à tous les sens, un kilt et des chaussettes blanches, des cheveux blonds, une robe de mariée tâchée, la place d’un grain de beauté, une odeur de vieux pop-corn de leur maison, le goût et l’odeur du chewing-gum à la pastèque de Lux, la liqueur de pêche, le tabac, l’énumération des repas du foyer dans le journal de Cecilia. C’est d’ailleurs dans ce monde complètement sensoriel et quasi non-intelligible qu’évolue (ou contre-évolue) cette dernière, préoccupée par la santé des arbres et feuillages, ainsi que des espèces en voie d’extinction, auxquels elle vouera plusieurs poèmes, la prose onirique étant elle-même un substrat de communication. Le contre-univers de Cecilia s’articule comme un refuge à sa condition, celle de jeune fille « Nous savions comme il est embêtant et rageant de sauter sur une corde pendant que les garçons jouaient au baseball », celle d’enfant issue d’une famille peu aisée, celle imposée par les mœurs asphyxiantes en vigueur dans son foyer. De même que sa première tentative est interprétée par le psychiatre comme un appel à l’aide, son geste répété fatalement lui suffit à lui-même, elle quitte le monde des vivants sans même une lettre d’adieux, ce que ses sœurs reproduiront elles-aussi, sans mot dire. Cecilia avait-elle compris que dans cette suffocation générale du monde tel qu’il était, et dépourvues d’assouvir leur soif respiratoire, les filles étaient de toutes manières, vouées à leur propre perte, et ainsi a-t-elle anticipé l’acte, offrant à ses sœurs une représentation de leur destinée comme un symbole?

De sa mort, s’ensuit des personnages qui semblent errer sans voix, Mr. Lisbon est incapable de s’exprimer sur le décès de sa fille et préférera converser avec les plantes vertes, ou répéter d’un air bébête les commentaires sportifs, son épouse se murera dans le silence, refusant d’échanger avec le Pasteur venu lui rendre visite, Lux s’offrira aux garçons les plus stupides avec lesquels elle n’aura jamais d’échanges notables autres que corporels. Leurs émotions sont tues par des rires et des sourires polis, elles ne trouveront exorcisme qu’à de rares occasions dans l’euphorie de la seule sortie de leur courte vie, au bal de promotion, et quand le lendemain, Lux, meurtrie et en larmes, est contrainte de brûler ses CDs. Parole tellement retirée que les filles se mettent à échanger avec les garçons du quartier par l’intermédiaire de chansons interposées au combiné de téléphone, Alone Again de Gilbert O’Sullivan retentissant avec déchirement comme la plus profonde expression de leur ressenti interdit et contrôlé jamais émise.

« To think that only yesterday

I was a cheerful, bright and gay

Looking forward to who wouldn’t do

The role that I was about to play

But as if to knock me down

Reality came around »

Les derniers signes que s’échangeront les deux bandes se font à travers le code morse, ultime moyen de transmission secret dans un monde où toute communication leur est proscrite. Même Trip, des années plus tard, ne trouvera pas ses propres mots et se verra contraint de citer Eliot afin d’expliquer son amour pour Lux « Elle était le point fixe du monde en rotation », vestige de la frustration d’une génération qui n’eût pas droit à la parole.

MYTHES ET DESILLUSIONS

C’est ainsi que le recours au mythe est employé à travers toute l’oeuvre comme moyen d’expression. L’histoire cristallise les représentations de la banlieue américaine ; iconiques pavillons, pelouses aux clôtures blanches, intérieurs distingués cachés derrière des rideaux à fleurs. Les personnages eux-même incarnent dans une authenticité déconcertante leurs propres mythes ; ainsi donc les italo-américains sont tous des Siciliens mafieux pourvu du sens de l’honneur, comme Paul Baldino qui découvre le corps de Cecilia dans la baignoire, les garçons du quartier une bande de timides rêveurs animés par les mêmes songes, Mrs. Lisbon l’archétype de la femme au foyer conservatrice, Lux est le « pinacle resplendissant » des sœurs Lisbon, celui le plus à même d’incarner le fantasme entourant sa sororie devenue un authentique mythe à son tour. Tout n’est que fantasme, où s’entremêlent rêve, déception, à la fine frontière entre l’amour, le désir, et le désenchantement. Au milieu de tout cela, Trip Fontaine apparaît en personnification même du teenage dream, garçon gâté comme miraculeusement par la nature au passage de l’enfance à l’adolescence, sexuellement précoce d’une première expérience avec une femme d’âge mûr rencontrée à Las Vegas, il est le tombeur charmeur de son lycée. Apollon en jean à ceinturon, fumeur d’herbe à lunettes noires, élevé au sein d’un couple homosexuel assumé, il est à sa façon une icône de révolution sexuelle et de liberté ; celui que tous les garçons rêveraient d’être. Aucune fille n’a de secret pour lui, sauf une. C’est le pinacle lumineux des Lisbon, Lux qui signifie d’ailleurs « lumière », qui fini par l’éblouir, fétiche même de la libido et de la volonté de vie dévorante des cinq sœurs comme canalisées en un seul et même être. Lux incarne, quant à elle, la torridité insatiable issue d’une part du déséquilibre laissé par la mort de sa sœur et l’absence d’affection de ses parents, d’autre part d’une irrépressible puberté qui déborde et éclabousse à mesure qu’on essaye de la contrôler. De l’antagonie complémentaire de Lux et Trip résulte une union passionnée évidente, qui ne peut pas ne pas être, au point de les couronner rois et reines de promotion à l’incontournable bal du lycée. Pour autant, c’est dans la déconstruction des mythes que repose le récit : alors que leur amour éclate au grand jour, tous deux s’abandonnent à un acte de chair lourd de désillusion.

Trip est incapable de verbaliser ce qui a changé la nuit où elle s’offre à lui, le fantasme assouvi de l’autrefois irréelle Lux étant tant bien différent de les projections utopiques sur l’adolescente, il décide de l’abandonner pendant son sommeil sur la pelouse froide du stade.

« Il y a quelques jours tu étais une divinité, ce qui est si commode, ce qui est si beau, ce qui est si inviolable. Te voilà femme maintenant ! » (Charles Baudelaire à Madame de Sabatier).

Il conserve des années plus tard, non pas de l’amour pour elle, comme il semble le croire, mais de l’amour pour l’image créée d’elle, inatteignable, tandis que les autres garçons, devenus des hommes, continuent des décennies après, en faisant l’amour à leurs femmes, de cultiver le fantasme inassouvi de Lux Lisbon, couchant sauvagement avec des inconnus dont ils ne firent jamais partie, à l’interclasse dans une salle d’école, ou contre la gouttière sur le toit en pleine nuit. La gloire éphémère de Trip Fontaine s’en est allée dans l’effondrement de son mythe, divorcé, sans le sou, en cure de désintoxication. De même qu’en face de lui, les jeunes filles trop blondes, trop chastes, trop parfaites, trop pleines de vies, trop tues, trop promises à un bel avenir, trop modèles, trop désirées, trop peu permises d’être désirantes ne parviennent, dans le monde tel qu’il est, à être à la hauteur de ce que leur statut de créatures divines implique, décident d’en découdre face à ce poids mythologique trop lourd pour ces frêles épaules d’adolescentes graciles, cristallisant paradoxalement à tout jamais le mythe chimérique et inatteignable des sœurs Lisbon, qui en une pléthore de cinq fantômes, continuera à nous hanter pendant des années autant qu’il nous échappera toujours.

Alexane Nylon

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :