S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche !
citation supposée de la Reine Marie-Antoinette
Début Mai signait l’annuel retour du Met Gala, soirée mondaine caritative de prestige réunissant les hautes sphères de la mode, du cinéma et de l’influence au profit de l’Anna Wintour Costume Center. Si le Met Gala fait tant parler de lui, c’est parce qu’il s’est institutionnalisé comme un véritable évènement people invitant chaque année à explorer des thèmes variés à travers des tenues extravagantes, tels que « Punk, chaos dans la couture » ou encore le Camp.

A l’époque déjà, l’approche avait fait grincer des dents, les cultures punk et camp, toutes deux issues de communautés marginalisées et précaires (le prolétariat britannique, et la communauté queer hispano et afro américaine) récupérées par le MET semblaient pour de nombreux·ses dévoyées de leur essence politique ou contestataire au profit seulement de leur esthétique. En 2022, les efforts effrénés de Kim Kardashian pour rentrer dans la robe culte de Marilyn Monroe avaient suscité beaucoup d’indignation en ligne : qu’il s’agisse des dégâts apportés à un objet de collection, du respect à la défunte ou encore de la culture de la maigreur véhiculée par la démarche.
Sur ses réseaux sociaux, l’influenceuse et mannequin Haley Kalil (plus connue sous le pseudonyme de Haleyy Baylee), arborant une robe signée Marc Bouwer inspirée de la mode renaissante des seizième et dix-septième siècles, postait une vidéo TikTok la mettant en scène, coiffure haute à la versaillaise, reprenant un extrait du film Marie-Antoinette de Sofia Coppola « Let them it cake ! »; soit le bien connu « Qu’ils mangent de la brioche » qu’aurait prononcé la reine informée que les Français·es étaient dans l’incapacité d’acheter du pain. Et Internet s’embrasa.
Quand la réalité rattrape la fiction

Durant la décennie 2010, la saga Hunger Games, best-seller en librairies, carton au box-office marque une génération d’adolescent·es et de jeunes adultes. Elle met en scène un futur dystopique, où des adolescent·es de régions pauvres sont envoyé·es chaque année s’affronter à mort aux jeux de la faim, une télé-réalité ultra violente adorée par le Capitole, l’élite qui règne en maîtresse, vit dans le luxe et arbore des tenues extravagantes – pas très éloignées de celles portées par les célébrités du Met.
Suzanne Collins, créatrice de Hunger Games, raconte que l’idée a germé en voyant sur le même écran de télévision si bien des images de la guerre en Irak, que des émissions de télé-réalité, qui ont connu un boom dans les années 2000, en réduisant les coûts de production des programme tout en maximisant leur audimat. Avec le succès de Hunger Games, la teen dystopie s’impose alors comme un véritable phénomène culturel, s’ensuivent les succès des adaptations littéraires de Divergente, Le Labyrinthe, Darkest Minds, ou encore le retour au cinéma de la saga Star Wars. Jamais la pop culture n’aura si frontalement, et en ciblant le public adolescent, produit de fables politiques incitant à la remise en question des systèmes de domination.
Sur TikTok, les montages pleuvent, mêlant les images de célébrités en tenues excentriques à celles des Palestinien·nes sous les décombres des bombardements qui ont frappé la ville de Rafah le jour même du Met Gala, au son du titre « The Hanging Tree » (« L’Arbre du Pendu »), une chansonnette issue de l’univers Hunger Games qui devient rapidement dans l’œuvre un son de ralliement, de contestation et de rébellion.
Le virtuel comme terrain d’apprentissage
La Gen Z est cette génération, née entre 1997 et 2010, ayant grandi avec Internet et les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Elle a moins de vingt-cinq ans au moment du confinement et se construit avec des frontières bien plus poreuses entre virtualité et réalité; la circulation en continu des informations, des images et la communication instantanée a fait partie intégrante de son développement.
L’émergence d’Internet et des réseaux sociaux a notamment permis à diverses communautés de pouvoir trouver des points de rencontre – virtuels – et des espaces d’échange – virtuels eux aussi, qu’il s’agisse aussi bien des fans d’un·e même artiste (les Swifties, les Arianator, les Ratpis…) que les individus partageant un même vécu social relatif à leur identité genrée, orientation sexuelle, ethnie, appartenance religieuse ou au croisement de celles-ci.
Rien de surprenant donc à ce que cette génération se soit forgée politiquement en ligne via des communautés Twitter (désormais X), Instagram, TikTok, Discord ou Youtube et un accès illimité aux contenus informatifs, et donc, qu’elle ai recours à ses propres armes virtuelles pour mener ses combats sur ce terrain qu’elle connaît si bien.
Militantisme en ligne
L’avènement du hashtag #MeToo est lui-même le symptôme, puisque créé en 2007 par la travailleuse sociale afro-américaine Tarana Burke, avant d’être repris dans un tweet par l’actrice Alyssa Milano qui le rend viral. En France, c’est l’équivalent #BalanceTonPorc qui est lancé par la journaliste Sandra Muller – repris en chanson par la chanteuse belge Angèle avec Balance Ton Quoi qui s’impose en hit. D’autres hashtags marquent également leur temps et des problématiques bien diverses : #MauvaiseVictime, #EtudiantsPasInfluenceurs, #RiposteTrans, ou encore #JusticePourAdama.

Les hashtags militants et l’activisme virtuel se développent certes en ligne mais se traduisent à l’échelle du réel – ainsi le mouvement Black Lives Matter créé en 2013 à la suite de la mort de Trayvon Martin, un adolescent afro-américain sorti acheter des confiseries et tué par le coordinateur de surveillance de sa résidence, prend une dimension virtuelle différente suite à l’assassinat de George Floyd par un policier en 2020. Le hashtag #BlackLivesMatter participe à rendre virale à l’échelle planétaire les circonstances de la disparition de Floyd, les enjeux liés au racisme et aux violences policières aux Etats-Unis, mais aussi aux militant·es de s’organiser dans la planification de rassemblements et de protestations.
En 2022, l’insurrection de la jeunesse iranienne suite à la mort de la jeune kurde Mahsa Amini est filmée en direct depuis TikTok et les autres réseaux sociaux par les manifestant·es mêmes – notamment beaucoup de jeunes femmes, au péril parfois de leur liberté voire de leur vie, entraînant le gouvernement à réduire l’accès au pays entier à Internet pour contrer la vague de contestation sans précédant qui sévit à travers le pays.
BlockOut 2024 : une guillotine virtuelle pour les célébrités qui ne s’engagent pas
Rapidement, le MET Gala 2024 enflamme la toile, mais les robes et costumes font moins parler d’elles que le silence assourdissant des célébrités quant aux réalités géopolitiques actuelles en Palestine et au Congo. Les internautes confronté·es simultanément aux bustiers et longues traines qu’aux bombes tombant sur Rafah, au sud de la Palestine accusent les célébrités de complicité avec le conflit armé, car n’ayant jamais utilisé leur audience et les moyens à leur disposition pour sensibiliser au sort des Palestinien·nes et Congolais·es.
Sont mises en évidence aussi les incohérences de positionnement des célébrités et influenceur·euses, dont notamment Kim Kardashian. Si elle a toujours tenté de sensibiliser au sort de la communauté arménienne dont elle est issue, les réseaux sociaux s’insurgent sur son positionnement quant à Israël, principal allié de l’Azerbaïdjan, ayant lancé des offensives dans le Haut-Karabakh (qu’elle-même avait dénoncé sur Instagram, dans une lettre ouverte au Président Joe Biden). En Octobre dernier, en plein live avec sa fille North West, alors que des drapeaux palestiniens apparaissent sur son écran et que l’enfant lui demande de quoi il s’agit, elle ment et répond que ce sont ceux du Brésil, en lien avec une compétition sportive imminente.
Ni une, ni deux, Kim Kardashian et Haley Kalil font partie des premières célébrités visées par le #BlockOut2024, qui a émergé sur TikTok avec l’invitation de « bloquer les célébrités sur les réseaux sociaux pour qu’iels ne touchent pas de revenus de notre part ». L’utilisateur @blockout2024 renchérit dans une vidéo condensant plus de trois-cent-cinquante milliers de likes « Vous savez quand était la dernière fois que Kim Kardashian a reçu de l’argent de ma part ? Le 13 Décembre 2023, le jour où je l’ai bloquée. ». Son compte est suivi par plus d’une centaine de milliers d’utilisateurs. Rapidement, le mouvement s’installe et invite chaque jour à bloquer de nouvelles personnalités.
Dénoncer grandeur, décadence et indécence
Haley Kalil réagit alors rapidement, à fleur de peau dans une vidéo où elle explique ne pas s’être exprimée sur ces différents sujets de société car « pas assez informée pour en parler ». Une explication qui ne trouve pas forcément grâce en ligne, l’autrice Laura Chung (@laurakchung sur TikTok) n’hésite pas à en faire en collage en affirmant « La plupart d’entre nous n’étions pas nous plus éduqué·es au début […] et depuis Octobre, beaucoup de nous avons perdu nos emplois, nos amitiés et tout risqué pour parler de la Palestine » dans une vidéo comptant plus d’une centaine de millier de likes. D’autres comptes n’hésitent pas à retransmettre le nombre d’abonné·es en constante décroissance de l’influenceuse, ainsi que d’autres personnalités médiatiques comme Taylor Swift ou Kylie Jenner.
D’autres utilisateur·ices rebondissent sur le mode de vie luxueux et hors de contact avec le réel mis en avant par ces denier·es, en partageant par exemple des extraits d’une vidéo intitulée « LIVING IN A $17,000 NYC APARTMENT » sur la chaine Youtube de Haley Kalil.
Plusieurs internautes pointent en effet que ces célébrités ont plus besoin de leur audience que leur audience n’a besoin d’elles·eux et aspirent à s’attaquer donc à la source de leur revenu : boycotter radicalement leur contenu en ligne.
Le mouvement trouve également son écho en France et ne manque pas d’être relayé par nombreux·ses créateur·ices de contenu et utilisateur·ices, invitant à ajouter des personnalités francophones à la liste. Amir (@travata_ sur TikTok), jeune diplômé de sciences politiques, à la tête d’une communauté de plus de dix milles abonné·es axée sur l’actualité et la philosophie affirme en vidéo :
« On vit un moment historique, le système est en train de s’effondrer […] à chaque fois qu’une Beyoncé, qu’une Zendaya, qu’une Léna Situations ouvrira la bouche, on se souviendra qu’elle a été complice d’un massacre de masse […] que ce sont des bourgeois·es qui jouent le jeu des élites […] On est arrivé·es au moment où on ne peut plus délier le politique de l’art ».
Le compte Homo Swipiens – Le média (@homoswipiens sur TikTok) invite à bloquer les célébrités pour qui « l’injustice permet d’être où iels sont » et qui « existent puisque nous leur donnons de l’attention » et qualifie le mouvement #BlockOut2024 comme un moyen de faire pression en réduisant leurs revenus.
La jeune génération entend inverser la donne
Bien qu’étant une génération hyper politisée tenant à cœur les questions d’engagements, la Gen Z constitue également une des générations la plus exposée à l’ultra-libéralisme, née après l’implosion du bloc communiste. Souvent critiquée pour son slacktivisme (« activisme paresseux ») ou son militantisme performatif, qui désignent tous deux des formes militantes assez immatérielles recourant à peu d’investissement et principalement utilisées pour l’image plus que par convictions, la Gen Z mesure peut-être en réalité à quel point elle possède les moyens d’horizontaliser le rapport de force virtuel qui s’impose à elle depuis toujours. Frappée par des crises géopolitiques, sociales et économiques majeures, la Gen Z s’organise sur les terrains qui lui sont connus, juste avant, peut-être, d’aller façonner le monde bel et bien réel qui s’offre à elle.
Alexane Nylon

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