La vitre de L’Origine du Monde de Gustave Courbet vient d’être taguée de la mention ME TOO à la peinture rouge, alors exposée au Centre Pompidou Metz lors d’une exposition sur le travail du psychanalyste Lacan. « Fanatiques, obscurantistes, terroristes. » Les qualificatifs ne manquent pas pour désigner cette action revendiquée par l’artiste Deborah De Robertis, dont l’une des œuvres, Miroir de l’origine du monde, se tient à quelques mètres seulement du tableau de Courbet. Mais alors, pourquoi ?
« Dans masculin, il y a masse, et cul. Et dans féminin, y a rien. «
Extrait de Masculin, Féminin de Jean-Luc Godard, diffusé au Centre Pompidou Metz dans le cadre de Lacan, l’Exposition
L’Origine du monde a beau être l’un des tableaux les plus célèbres de la planète, son modèle demeure encore inconnu, des siècles après. Le MLF n’avait-il pas pour slogan « Plus inconnu que le soldat inconnu, il y a sa femme. » ? Quoi de plus impersonnel et répandu en peinture qu’un nu féminin ? En 1989, les Guerrilla Girls interrogeaient « Les femmes doivent-elles être nues pour entrer au musée ? » à travers une célèbre affiche où elles mettaient en avant que plus de 80% des nus présentés au sein des musées représentaient des femmes quand elles étaient autour de 5% des artistes exposés.

En 2014, Deborah De Robertis explorait ce paradoxe en dévoilant son sexe devant celui peint par Courbet, donnant naissance à la fameuse œuvre Miroir de l’Origine du monde, voisine du tableau vandalisé. Elle réitérait devant Olympia d’Edouard Manet. Le corps féminin ne peut-il bénéficier d’admiration que lorsqu’il est dépeint par un homme, pour d’autres hommes ? Car en effet L’Origine du monde est une commande de Khalil Chérif Pacha, ancien possesseur du Bain Turc d’Ingres et du Sommeil de Courbet, représentant chacun plusieurs femmes nues surprises dans leur intimité.
La Vénus au Hachoir
Un siècle plus tôt, une certaine Mary Richardson, munie d’un hachoir, se rend à la National Gallery de Londres et lacère à sept reprises la Vénus à son miroir de Diego Vélasquez, entre ses épaules. Elle écope de six mois de prison. Au sujet de son acte, elle s’exprime :
« J’ai essayé de détruire l’image de la plus belle femme de la mythologie pour protester contre le gouvernement qui détruit Mrs. Pankhurst, qui est le plus beau personnage de l’histoire moderne. »
Mary Richardson

Mary Richardson et Emmeline Pankhurst sont des suffragettes, Pankhrust a été arrêtée la veille, et torturée en prison. Nul doute que si les femmes britanniques ont obtenu le droit de vote, elles peuvent remercier Pankhrust et Richardson pour leur pugnacité. Le sort vécu par la Vénus, cette représentation de femme fictive, aura plus attristé son époque, que celui des militantes qui oeuvraient au péril parfois de leur vie pour acquérir des droits. La Vénus en avait-elle plus que les femmes de son époque ?
« Que dites vous ? »
Cette vitre qui protège L’Origine du monde, couverte de l’inscription rouge sang ME TOO devrait alors nous interpeller. Aux Césars 2024, Judith Godrèche au sujet des violences sexuelles qu’elle dénonçait, demandait au public « Depuis quelques temps, je parle, je parle, mais je ne vous entends pas. Où êtes-vous ? Que dites-vous ?« . Quelques semaines plus tôt, une tribune signée par plusieurs dizaines d’artistes se positionnait en soutien à Gérard Depardieu, mis en examen pour agressions sexuelles.
Créé en 2007 par Tarana Burke, ME TOO n’explose qu’en 2017 dans la haute sphère du septième art. A l’échelle de l’histoire de l’humanité, cela fait à peine quelques micro-secondes que la parole a été libérée, pour reprendre l’expression consacrée. « Un chuchotement, un demi-mot » répond alors Judith Godrèche, voilà ce que pourrait-être cette parole qui se libère seulement, alors que les récits qui la composent émergent tout juste. Vanessa Springora, Manon Fargetton, Rose McGowan, Virginie Despentes, Adèle Haenel, Christine Angot.
Le son du silence
Mais déjà les voix s’élèvent pour dénoncer la « terreur » féministe, les chasses aux sorcières – masculines en l’occurence – invoquent les accusations qui briseraient des vies, et ripostent par des plaintes en diffamation. Le témoignage de viol d’Amber Heard, en larmes, pendant son procès – diffusé en direct à la télévision et en ligne – est repris à l’infini comme source de moqueries, une entreprise américaine commercialise un sex-toy imitant l’objet décrit par Heard pendant son agression, le visage rougi de Heard en pleurs se retrouve sérigraphie sur des tee-shirts, des mugs, des rideaux de douche, parfois accompagné de l’annotation « ME POO« , « Moi aussi » devient « Je chie« .

En Octobre 2020, Camille Zimmermann arrêtait sa thèse à l’Université de Lorraine après avoir publié une lettre ouverte intitulée « De la toute puissance des prédateurs haut-placés » dans laquelle elle racontait une relation décrite comme de l’emprise l’ayant poussée à quitter son laboratoire de recherche. Le 9 Février 2021, Guillaume T., étudiant messin et initiateur du MeToo Gay mettait fin à ses jours. Le 24 juin 2022, l’arrêt Rue v. Wade garantissant l’accès à l’avortement dans l’ensemble du territoire états-unien est annulé, conduisant au maintien en 2022 de soixante-cinq milles grossesses issues de viols.
« Pire qu’une femme ? Deux femmes. »

Alors, comme Mary Richardson en 1914, Deborah De Robertis nous interroge finalement encore sur le sort de ses contemporaines et contemporains. Qu’avons-nous tiré de Me Too ? Un collectif de neuf femmes parmi lesquelles Rokhaya Diallo, Angèle et Louz, sous la direction de Rose Lamy commençait à s’interroger en 2022 dans l’ouvrage Me Too, au-delà du hashtag. Entre fémonationalisme, retour de bâton, inégalités de traitements dues à la classe sociale, au racisme, aux lgbtphobies, Me Too commence seulement à révéler ses dimensions multiples là où nombreux voudraient qu’il s’agisse déjà du passé.
Richardson et De Robertis nous questionnent : si les femmes étaient traitées comme des oeuvres d’art, seraient-elles mieux respectées ? L’image d’une femme vaut-elle plus que la réalité qu’elle représente ? Et quelle place pour le corps réel de la femme – les performances de Marina Abramovic ou de Yoko Ono nous offraient déjà quelques tristes éléments de réponse. Cette image détourne-t-elle les yeux du monde réel ? Plus inconnue encore que le modèle derrière la vulve de L’Origine du monde de Courbet, il y a les violences qu’elle a subies.
par Alexane Nylon

Laisser un commentaire