
La déesse ici, c’est la petite statuette argentée penchée vers l’avant, comme pour crier « Le monde est à moi ! » sur le capot de la Rolls Royce, elle fait de l’ombre à la Sainte Vierge, miséricordieuse. Notre protagoniste, Jeanne, interprétée brillamment par Pomme dans son premier rôle au cinéma, a deux choix qui se présentent à iel, soit le champ de bataille d’où reviennent son père et son premier amant, tous deux militaires, celui qui prie la Madone de lui accorder sa grâce, et celui qui idolâtre la Vénus d’Argent, celui de Farès, son supérieur (interprété avec justesse par Fianso) : la finance, le trading, les échanges monétaires instantanés. Iel choisit le second, et tente son irruption.
Le troisième long-métrage de Héléna Klotz, après L’Âge atomique, n’est pas un conte sur le monde ô combien passionnant de l’expertise comptable, ni une fable convenue et prévisible sur la désillusion d’un·e jeune héro·ïne le torse gonflé par l’ambition et les songes, qui découvre aux dépends de son cœur pur les affres douloureuses du statut de transfuge de classe. Sur cette question, la scène magistrale qui ouvre le film nous dit tout ; on s’intègre dans l’élite néo-libérale de la même manière qu’on la combat : en cassant des vitrines et en y laissant couler son propre sang. C’est ici presque un récit d’anticipation. Pour reprendre le titre du dernier roman de Capucine Delattre, Jeanne pourrait parfaitement affirmer vivre dans Un Monde Plus Sale qu‘(iel), rêve pour s’évader de l’espace et de lointaines planètes, mais cherche avec lucidité et Par delà le Bien et le Mal, à s’en sortir, en préférant « être un cyborg qu’une déesse », pour reprendre les mots de Donna Haraway dans l’essai féministe A Cyborg Manifesto.
Neutre, comme un chiffre, il s’agit ici d’être un flux dans un monde d’idoles, à l’aube de leur crépuscule, pour pouvoir danser avec ses propres chaînes – ou simplement survivre. À quoi ? au futur imminent, dont les arcanes étrangement inquiétants mais fascinants sont magnifiés par la caméra de la réalisatrice, teintée des chefs-d’œuvre du cinéma futuriste (Akira, Ghost in The Shell), la vitesse, la nuit, la solitude. Un hasard heureux fait que le second album de l’interprète de notre apprenti androïde s’intitule les failles, c’est bien ce sur quoi Héléna Klotz pose délicatement les yeux, afin de rappeler que nous sommes, humains après tout.
par Alexane Nylon
La Vénus d’Argent de Héléna Klotz, en salles le 22 Novembre 2023.


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