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Judith Sévy, pellicule, pluralité et poussière de fée

autoportrait de Judith Sévy ©

Judith Sévy grandit à Mâcon, en Saône-et-Loire, qu’elle aime surnommer « la bouche de l’enfer » en hommage à sa série de vampires préférée; et cela au milieu des bandes-dessinées belges, et d’un ouvrage du Petit Prince. Jeune mordue de Rimbaud et de Genesis P-Oriddge, elle fait une classe préparatoire en école d’art, qui se solde par un renvoi de l’Ecole Cantonale d’Art de Lausanne, après quoi elle s’oriente vers une école de graphisme à Lyon; ville qu’elle n’a pas quittée en s’installant en périphérie, à Villeurbanne avec son gros chat roux Diderot, puis suit une formation, cette fois-ci, audiovisuelle, faisant d’elle un véritable couteau suisse. Mais c’est bien la photo qui anime grandement Judith, avec ses appareils rétro, des argentiques récupérés dans des vieux greniers, troqués ou chinés en brocante, lors des puces du Vieux Lyon, bien qu’elle n’ai pas abandonné le dessin pour autant.

Extrêmement polyvalente et touche à tout, la patte de Judith Sévy se fait facilement reconnaître, via le recours à la pellicule plutôt qu’au numérique – qu’elle maîtrise aussi avec brio – à des atmosphères colorées, empreintes de féérie douce et d’une touche de nostalgie heureuse, comme un souvenir d’enfance. Son recours à une mythologie de références et symboles personnels mettent en scène un univers aussi palpable qu’onirique, où les moutons et les fleurs de Saint-Exupéry, rencontrent des Pierrot, sont inondés de rose et de violet, posent leurs yeux sur un médaillon coloré au beau milieu d’une soirée, flirtent avec les crânes, les gros matous, et autres oiseaux morts et papillons.

Rencontre et entretiens.

Le plus loin que tu te souviennes, quelles ont été tes premières émotions liées à l’image?

J.S.: Franchement j’étais OBSÉDÉE par les animaux, je passais des appareils jetables entiers à mes premières sorties au zoo ou à l’aquarium. 

Sinon plus tard, j’ai eu un instituteur – Monsieur Joblot, si vous passez par là – qui est devenu photographe lorsqu’il a été à la retraite. C’est lui qui m’a proprement éveillée à la photo puisqu’il nous faisait faire des tas d’ateliers de manipulation d’appareils photo numériques, en se prenant en photo les uns les autres, et des bidouilles sur Photoshop après, pour enfin faire une petite édition collective d’enfants de 8 ans en fin d’année. Comme j’avais le logiciel à la maison, je n’ai jamais lâché. Maintenant il fait du sténopé. 

J’ai eu mon premier reflex entre les mains à quatorze ans, celui de mon père, et c’est là que je me suis dit que la photo était vraiment quelque chose qui me plaisait.

Judith Sévy ©


Si l’inspiration était de la poussière d’étoiles, elle émanerait d’où?

J.S.: Je suis agnostique, donc je ne sais pas trop d’où vient la poussière d’étoiles. La part de moi qui a les pieds bien ancrés sur Terre aurait tendance à dire, ben, du ciel et des étoiles. Mais la part de moi qui doute te dirait: « Et si Dieu existait? » Je penserais alors que la poussière d’étoiles viendrait de l’amour transcendantal, de ton âme sœur quoi. C’est un peu barré, mais j’espère être claire.



Dans ton œuvre en général, on remarque que toi, tes amies, ton environnement sont mis à l’honneur. Est-ce que ton quotidien est moteur de création?

J.S.: Pas nécessairement mon quotidien. Plutôt ma mystique intérieure, sans vouloir paraître trop pompeuse. Les yeux avec lequel je regarde le monde, et qui en déforment sa vision pour faire correspondre des symboles et des symboliques à mes questionnements, à ce que je traverse. Quand ce n’est pas un boulot de commande, mes modèles viennent jouer des rôles d’avatars de ces symboliques ésotériques. 

Autrement, je préfère prendre des modèles qui n’ont jamais posé, pour me sentir plus à l’aise, simplement car je n’ai pas confiance en moi, mais aussi car cela m’offre une épuration des émotions, quelque chose de plus brut.

Judith Sévy ©


À quoi ça ressemble justement le quotidien quand on est illustratrice et photographe passionnée ?

J.S.: En fait, les idées viennent n’importe quand; dans les transports, en écoutant de la musique, j’ai souvent beaucoup d’idées qui me viennent quand j’écoute une chanson en boucle, en voyant des artistes sur scène à un concert, en discutant avec mes potes… J’ai besoin d’être en activité et d’avoir une vie en dehors de la photo pour pouvoir nourrir mes mises en scène et mes projets. À mon sens, le mythe de l’artiste qui pense face à sa feuille blanche n’est pas quelque chose de viable. Je pense la dialectique de l’artiste, c’est qu’il faut avoir une vie en dehors de l’art. 


On remarque aussi un travail sur les corps, le nu, tout en bienséance et sans jamais tomber dans l’érotisme ou le voyeurisme. En tant que femme photographe, tu te situes comment par rapport à cela?

J.S.: Alors ça va surprendre, et je vais peut-être paraître rabat-joie, mais l’empowerment en se mettant sans arrêt nu•e, à mon avis est un non-sens idéologique. C’est pour cela que j’essaye de faire poser le moins possible mes modèles dénudés, sauf lorsque cela a un véritable sens dans la photo, dans une optique d’épuration de l’image, de justesse par rapport à mon propos. Ce n’est pas pour le plaisir de me placer à contre-courant ou au-dessus des autres, mais la nudité n’est pas un vrai sujet pour moi dans ma pratique. 


Peux tu parler d’un projet, futur, présent ou passé qui te tient à cœur?

J.S.: B4 Pills est un projet particulier pour moi, très intime. Il s’agit d’un recueil mêlant textes et photographies sur comment je perçois la maladie psychique à travers les failles du système que j’ai mis en place pour lutter contre mon état dangereux, lorsque je rechute malgré mon traitement, ou bien que j’oublie de le prendre. Ce projet raconte mon environnement, comment je survis dans tout ça entre l’espace et la vie autour de moi. 

Tu as des rituels créatifs?

Comme je dit plus tôt, la musique me porte beaucoup. Arpenter frénétiquement mon appartement lorsqu’une idée se forme en est un aussi! Mais sinon, je ne saurais pas trop quoi dire. Les idées viennent naturellement. 

© Judith Sévy

Comment on change le monde ?

J’ai envie de prendre la question comme une problématique de dissertation de philo. En fait, la question n’est pas tant comment on change le monde sur le plan matériel, sinon on se fait happer par l’abîme de l’impuissance, mais comment on change la perception qu’on a de celui-ci.

Retrouvez le travail de Judith Sévy sur son instagram

Propos recueillis par Alexane Nylon

Les photographies appartiennent à Judith Sévy (tous droits réservés)

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