J’ai été victime.

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Cet article, ça fait quatre ans que j’ai commencé à l’écrire, à ne pas trouver les mots, à les perdre, à vouloir les effacer pour tourner la page, à y revenir avec rage. Quatre ans à garder au fond de la gorge cette vérité qui m’a dévorée, meurtrie, anéantie. Les faits commenceraient il y a cinq ans. «Commenceraient il y a cinq ans» parce que c’était là, l’apogée de la souffrance, mais ça a sûrement débuté bien avant, subrepticement. Je m’en suis voulue, je n’en n’ai touché mot à personne, parce que c’était un échec, c’était MON échec. Cette personne j’avais cru l’aimer, et je l’avais laissée entrer dans ma vie. J’avais posté les jolies photos de nous, je l’avais présentée à ma famille, à mes amis, j’avais été heureuse d’annoncer à tout le monde que j’avais un petit ami, j’avais joyeusement mis en fond d’écran un cliché de nous, blottis amoureusement l’un contre l’autre. J’étais contente de pouvoir dire « mon copain », d’avoir quelqu’un à voir les week-ends, avec qui échanger chaque jour de la semaine. Pourtant, ce copain dont j’étais si fière de vanter à mes amies parce qu’il m’offrait des douzaines de roses, m’attendait à la sortie des cours pourvu d’un roman emballé dans du papier cadeau, me jouait des airs de guitares et s’y connaissait en cinéma, parce qu’il m’aimait trop, je n’étais pas assez. Pas assez enjouée, pas assez présente, pas assez à l’écoute, pas assez câline, pas assez souriante, pas assez à son image. Aux autres, il chantait mes louanges : j’étais drôle, intelligente, jolie, sérieuse, intéressante ; moi qui avais toujours été cataloguée comme discrète, taiseuse, effacée. Soudain, j’avais une place de choix dans la vie de quelqu’un. Constamment, il me faisait comprendre que j’étais « trop bien » pour les gens que je fréquentais, que mes amis me tiraient vers le bas, qu’il était la seule personne à pouvoir me comprendre. Il râlait quand je passais du temps avec quelqu’un d’autre que lui, parce que quiconque qui n’était pas lui, m’éloignait de lui.

Progressivement s’est orchestré mon isolement de toutes les personnes qui m’étaient proches. J’avais droit à des crises quand je souhaitais voir une amie, échangeait avec tel camarade. Bien que je préparais des examens, il était convenu que je passe toutes mes soirées au téléphone avec lui. Et ce n’était jamais assez, cause du malheur dont il m’accablait, cause de sa toxicomanie. J’avais honte de moi : rendre mon petit ami, principal être de mon environnement social, dans un tel état. Un unique soir que je ne lui avais pas consacré, allant voir 2001, Odyssée de l’espace avec ma sœur, il s’est déchaîné, m’envoyant florilège de messages de chantage autodestructeurs, tandis que j’essayais de faire bonne figure au fond de cette salle obscure dans laquelle je passais les heures les plus longues de ma vie, incapable d’ailleurs de voir l’analogie entre ma situation et celle du protagoniste, seul, piégé cruellement dans cette station spatiale au fin fond du cosmos. Peut-être que j’aurai aussi dû avoir la puce à l’oreille, les après-midis où l’on s’enfermait dans sa chambre et qu’on jouait inlassablement la même chanson des Beatles, lui à la guitare et moi qui chantait ces mêmes paroles :

« Help I need somebody, help !

You know i need someone, help ! ».

En même temps qu’il faisait de moi l’être d’exception, essentiel à sa vie, il me reprochait sans cesse d’être trop formatée, trop gamine, trop prude, trop superficielle, trop niaise, trop influençable, et tout le dictionnaire y passait. Il m’a reproché tout ce qui pouvait être possible d’être reprochable, ma tenue, mes fous rires, ne pas être assez bien épilée, comment j’occupais mon temps, les films que je regardais, de passer trop de temps avec ma famille, de ne pas assez le désirer, et même de préférer les Rolling Stones aux Beatles. Absolument tout y est passé. En un claquement de doigt, il me faisait me sentir remarquable, et l’instant d’après, dérisoire. C’est l’ambivalence dans laquelle j’étais cloisonnée. Des montagnes de russes qui ont duré des mois, voire des années. Je subissais ses colères, chaque jour. Des hurlements, de la culpabilisation perpétuelle, alors pour les éviter j’essayais de devenir incroyablement conciliante sur tout. Sourire sur commande, acquiescer, toujours meubler la conversation de sujets légers, constamment m’excuser. J’essayais de me convaincre que je l’aimais encore, parce que j’avais peur de ses réactions si je le quittais, aussi, peur de ce qu’il allait advenir de moi, sans lui. Mais un jour, sans que je l’ai au préalablement réfléchi, j’ai dit « je ne peux plus », c’est sorti tout seul, au téléphone, au bord des larmes. Un autre cauchemar commençait.

Sa colère devenait plus grande, plus incontrôlable. Il avait bousillé l’intérieur du mobilier chez lui, et avait disparu dans la nature. Mais même séparée, cela continuait il demeurait mon principal lien social. Si je cessais de lui parler, alors il se suiciderait, c’est ce qu’il sous-entendait régulièrement. C’est pourquoi durant encore des mois je fus contrainte à continuer de le voir, de subir ses baisers volés, subir ses appels au téléphone qui duraient des heures quotidiennement pour qu’il m’insulte à la fin à chaque fois « Les gens comme toi, ils devraient brûler en enfer », « Tu payera un jour pour tout ça, tu payera ». J’ai accepté la punition, parce qu’il avait réussi à me convaincre que j’étais coupable. De quoi ? Impossible à savoir, mais le sentiment de faute me dévorait. Je m’isolais pendant les repas de famille pour répondre à ses appels, incessants, je dégainais mon téléphone en cours pour répondre à ses tirades par texto, je devais lui rendre des comptes sur chaque personne à qui je daignais adresser la parole, que ce soit ce garçon rencontré à un anniversaire qui mettait un like sur une des mes photos ou ce camarade de classe qui me demandait sur twitter la page de l’exercice de socio. Il me racontait quelle nouvelle drogue il avait testée pour noyer son désespoir, désespoir dont il me désignait comme responsable. C’est là qu’on commencé les troubles du sommeil, les cauchemars à répétition, les angoisses, les allers-retours à l’infirmerie.

Et puis il se mit à me parler des autres filles qu’il avait rencontrées, établissant bien évidemment un esprit de compétition sournois, et ça, après m’avoir soigneusement isolée de ceux qui m’importaient, devenue dépendante à lui façon syndrome de Stockholm. Il était tout ce qu’il me restait, et il me plaçait sur un siège éjectable. Il me vantait leurs qualités évidentes dont j’étais dépourvue, me présentait auprès d’elle comme une vile manipulatrice. Disputes quotidiennes. Insomnies, anxiété. Le pire été de ma vie, plus seule que jamais, et plus malade aussi. Je développais une forme rare de pathologie: la dépression hypocondriaque, persuadée dans un état de désespoir total d’être enceinte de lui, malgré les nombreux tests négatifs, d’avoir dépassé les dates limites d’avortement, accentuant l’angoisse d’être éternellement affiliée à lui qui me détruisait. Certainement la manière qu’avait trouvé mon inconscient de me dire : tu ne veux pas être liée à lui, tu ne le veux pas dans ta vie. C’est là qu’après ces épisodes d’hypocondrie sévère, il est devenu plus violent qu’il ne l’avait jamais été, m’accusant de m’être moquée de lui. C’était des insultes, par tous les moyens, tous les jours, si bien que « sale chienne », « petite pute » et « mange-merde » étaient mes nouveaux prénoms. Et puis des menaces « Évite de prendre le train à telle heure parce que je ne sais pas ce que je te fais si je vois ta gueule », parfois plus précises « Tu vas avoir une belle surprise tel jour », « Si tu sors aujourd’hui et que je te vois, je te crache dessus ». Le pire dans tout ça, c’est encore que je pensais le mériter.

J’ai fait profil bas, je me suis murée dans ma minuscule chambre étudiante, j’ai développé un absentéisme prononcé à la faculté alors que parallèlement, me réfugier dans mes cours était ma bouée de sauvetage. Quand j’avais la force de le faire, j’aimais m’y rendre ; ces TD durant lesquels les portables étaient proscrits, ce qui signait une trêve dans les injures quotidiennes, même si, une fois le cours terminé, je quittais ces salles de soixante personnes où je me sentais protégée, pour rentrer seule chez moi. Parfois, je sortais et je croyais l’apercevoir au loin : mes yeux s’inondaient de larmes, je rebroussais chemin. Je ne me suis pas fait beaucoup d’amis à cette époque. Deux années de flottement durant lesquelles je voulais disparaître ; être tout bonnement invisible. Je venais en retard en amphithéâtre, m’installait aux derniers sièges, parfois les crises d’angoisses me saisissaient et je faisais quelques pas en arrière, quittant discrètement la salle. Quelques fois, plus courageuse, je m’isolais dans les toilettes, pleurer le temps de la pause, revenant souriante auprès des étudiants de ma promotion en pause cigarette, parler de la pluie et du beau temps. J’étais incapable d’expliquer aux autres de cette interstice de laquelle j’étais prisonnière. Une fois, un camarade de promotion a tenté de se lier à moi ; en une soirée, j’ai presque tout déballé, les larmes aux yeux, il ne le savait pas, mais c’était la première personne à qui j’en parlais, en le quittant, je le serrai dans mes bras. Le lendemain, honteuse de lui avoir dégouliné dessus avec mes problèmes, je l’esquivais.

Mon bourreau avait pris ses distances avec moi, mais en le croisant malheureusement à une soirée, il revint, feignant l’amitié. Il en profita par ailleurs pour poser copieusement sa main sur ma cuisse, en s’asseyant à côté de moi, me lâchant un « t’es plus à ça prêt » quand je lui demandais de la retirer. Terrifiée à l’idée de revivre ces vagues de violence, j’acceptais en me persuadant que c’était ce que je voulais aussi, que je devais bien avoir au fond de moi un peu d’affection pour lui. Mais face à mon manque de dévotion totale à son égard, ce qui devait arriver arriva, la violence revint elle aussi, de plus belle. Les insultes, le chantage de divulguer des choses très intimes me concernant, les menaces de coups, de s’en prendre à moi mais aussi à mes proches. « Mais c’est à cause de qui que je suis comme ça? A cause de toi!  » Ces menaces à mon égard, il les envoyait aussi à mes amies. « Dis lui qu’elle crève cette sale chienne, crache lui au visage de ma part ». Un soir, sur le balcon de ma chambre universitaire, au quatrième étage, je me disais que sauter était la seule solution, et je le suppliais d’arrêter, parce que j’étais épuisée, prête à mettre fin à mes jours parce que sans aucune force. « Mais regarde à quoi tu es réduite, pauvre fille, tu ne me fais même pas pitié tellement tu es une merde ». J’appelais au secours, une amie vint et je passais la nuit chez elle, pour éviter de commettre l’irréparable. Elle prononça les mots « pervers narcissique », des mots peut-être maladroits qui permettaient pour la première fois de voir le problème sous un angle différent. « Pervers narcissique », ce fut le dernier message que je lui envoyai, avant de le bloquer une première fois, de couper tous mes réseaux sociaux, de m’isoler davantage silencieusement entre ces quatre murs, pour une période dont je n’ai de souvenirs qu’un flottement étrange d’une durée indéterminée. Plusieurs mois, sans doutes. Mais une personne, cette amie, elle savait, et je me sentais, un tout petit peu moins démunie. Et Dieu merci, il déménagea plus loin de moi.

Entre temps, j’avais développé des troubles du comportement alimentaire, un syndrome des ovaires polykystique causé d’après mon médecin par « un stress bien trop intense », entraînant prise de poids, acné, endométriose, hirsutisme, infertilité, traitement hormonal en continu ; j’avais enchaîné les antidépresseurs et les anxiolytiques, et l’isolement m’avait rendue tout simplement inadaptée à une vie sociale dans la norme. Mon estime de moi était devenue inexistante. Neurasthénie totale, l’impression d’être dans un coma éveillé. La première fois que je comprends qu’il m’est arrivé quelque chose, c’est en découvrant la chanson Girlfriend in a coma des Smiths

« Girlfriend in a coma, I know,

I know, it’s really serious,

There were times when I could

Have murdered her

But you know I would hate

Anything to happen to her

No, I don’t want to see her 

Do you really think

She’ll pull through ?».

« La petite amie dans le coma, je sais,

je sais que c’est vraiment sérieux,

Il y a eu des moment où j’aurais pu

l’assassiner

mais, vous savez, j’aurai horreur que

quelque chose lui arrive

Non je n’ai pas envie de la voir

Vous pensez réellement

qu’elle a des chances de s’en sortir ? »

Il s’est passé quelque chose : la violence, les menaces, les insultes, la terreur, les nuits sans dormir, la solitude, l’humiliation continue, surtout l’humiliation, l’impression de ne plus être tout à fait quelqu’un, la peur de revivre ça, d’être vue par autrui à travers ses yeux à lui. Plus aucune place de sujet. Et cette chanson elle me touche, elle parle de moi. J’arrive à observer d’un coup les événements avec plus de recul. C’est là que je commence à l’écrire cet article, au départ il raconte comment en ayant à ce point touché le fond, connu une déshumanisation telle, on devient un sorte de fantôme. On flotte parmi les autres, sans que rien de palpable n’existe. On sait que l’on existera plus jamais comme les autres. Quand un garçon avec qui j’avais quelques échanges, essentiellement factuels, sur le cinéma, me fait comprendre qu’il m’apprécie, c’est la première fois en un an que j’entends quelque chose de positif à mon égard, et je panique, ces fameuses montagnes russes, j’ai l’impression d’y revenir. Je lui dit « va te faire voir ». Seule fois de ma vie où j’ai apprécié qu’un type soit insistant avec moi, il ne se décourage pas. Il continue à me faire part de ses recommandations, à demander mon avis, parfois même, à prendre en considération ce que je dis. Je réexiste. Il me présente à d’autres personnes, personnes avec qui j’ai l’impression de pouvoir tout recommencer à zéro, socialement. Lorsque l’un d’eux dit que je suis « vraiment cool », devant les autres, je pleure discrètement. J’avais oublié ce que ça faisait. J’accepte les compliments comme des offrandes imméritées, convaincue que ce qu’ils aperçoivent de moi est biaisé, dans ma tête, je suis restée la « pauvre fille » qui n’est « pas assez ». J’ai honte d’avoir pu être aussi faible. Même aujourd’hui, je continue d’être hantée par une idée commune à la plupart des victimes, de n’être toujours que ce pantin piétiné, qui aurait endossé un costume cachant sa vraie nature.

Un an plus tard, donc deux ans après le début des faits, nous sommes en plein projet universitaire, et le sujet que mon groupe a choisi de traiter est le harcèlement. En venant superviser notre avancée, un professeur pose cette question « est-ce que l’un d’entre vous a déjà subi du harcèlement ? », j’ai une petite voix elle est hésitante, mais plus forte que moi, elle dit « oui ». C’est là que je réalise qu’il y a un terme pour définir ce que j’ai vécu, un mot pourtant connu, répandu, que j’ai associé pendant des années à un pervers en imperméable, qui observe avec une paire de jumelles à travers une fenêtre, une femme aperçue dans le bus, et lui écrit des déclarations d’amour avec un lettrage découpé dans un journal. Ce que j’avais vécu jusqu’à présent, c’était une « relation toxique », une « embrouille », une « histoire compliquée», quelque chose dans lequel je me tenais toujours un peu coupable, comme si au fond, je l’avais voulu, un peu cherché. Pourtant c’est lui qui s’est pointé en bas de chez moi un jour où il m’avait recommandé de faire « bien attention à moi » parce qu’il me « préparait quelque chose », lui qui a multiplié les faux comptes sur les réseaux pour pouvoir me contacter coûte que coûte, lui qui m’a fait croire qu’il était séropositif et qu’il y avait un risque que je le sois moi aussi pour que je daigne répondre à ses messages, lui qui m’a continuellement rappelé qu’il serait capable de se foutre en l’air si je n’étais pas aux petits soins avec lui, lui qui me surnommait « idiocratie », lui qui a menacé de me frapper moi mais aussi ma famille et le moindre autre garçon qui se tiendrait à mes côtés, lui qui m’a embrassée de force malgré mes non et mes débattements, lui qui trouvait savamment le moyen de descendre en flèche chaque chose que je faisais, me répétant inlassablement d’oublier l’art dans lequel je n’aurai jamais de carrière, lui qui m’appelait ivre en me disant « j’ai envie de te baiser, de te démolir », pour renchérir ensuite à coups de « mais je t’ai toujours menti, tu n’es pas si bonne que tu le crois. », lui qui m’inondait de messages vocaux bien sales où il racontait comment j’étais « pas si bandante » , lui qui me faisait subir des crises de jalousie alors même que nous étions séparés depuis des lustres, lui qui m’imposait de le voir, lui qui m’a dit que si j’allais voir la police, je devais m’attendre au pire, lui qui me disait qu’il souhaitait que mes parents crèvent, lui qui m’accusait de son échec scolaire dans le supérieur, ou de sa consommation de cocaïne quand bien même je n’avais jamais touché la moindre drogue. Lui qui décrivait comment les gens de son entourage à qui il parlait de moi avaient « envie de me foutre des claques », me trouvaient « dégueulasse » ou « stupide ».

On s’est recroisés, régulièrement pendant ces années. Confrontation besoin de faire la paix, de se parler, d’enterrer la hache de guerre. Ce que je pensais croire, alors que réellement, seule l’idée de de pouvoir lui montrer qui j’étais devenue, une jeune femme entourée, appréciée, confiante, pouvoir lui montrer que j’étais hors de son atteinte ; au fond, pouvoir me le montrer à moi-même, liquider l’événement, comme vaincre le vertige. Mais à chaque fois, il y revenait. « Pas cool de faire ça à un vieil ami » me disait-il, quand je refusais ses rendez-vous. « Me prends pas la tête, arrête de faire des manières », quand je lui demandais de ne surtout pas me surnommer « bébé ». Des « comment ça va ? » qui faisaient fleurir, face à mon silence des « plus t’es moche, plus t’es désagréable ». Des liens vers ses productions musicales, sans transition après un message injurieux. Des questions saugrenues à tout va, pour trouver de n’importe quelle manière une raison pour me contacter « est-ce que tu connais un ébéniste dans le coin ? » « Tu aurais un plan pour de l’ecsta ? » « Dis moi tu as déjà visité telle région tu en penses quoi ? » « Est ce que je peux te confesser mes péchés ? » « Si je viens te voir à ton travail, tu pourra me faire un prix ? ». A recevoir des « Joyeux anniversaire, petite merde », qu’il avait soigneusement pris le temps de traduire en italien à minuit pile. Des messages d’irritabilité complètement surréalistes et imprévisibles où un désaccord sur un sujet léger le plongeait dans une colère noire, et où il me disait qu’il ne serait « pas aussi compréhensif à l’avenir ». Apprendre qu’il aurait été prêt à se battre avec mon petit ami lors de ma propre exposition de photos, qui a eu lieu cinq après notre rupture, ou qu’il avait tenté de soutirer des informations me concernant à mes collègues.

Cinq ans à essayer de me reconstruire, et à y revenir, continuellement. Cinq ans durant lesquels il n’a fait que reparaitre. Cinq ans où il a réessayé, ponctuellement, de me faire redevenir cette adolescente taiseuse qui acquiesçait sans force et chantait les Beatles sans conviction enfermée avec lui dans cette chambre où elle avait peur qu’il se mette à crier, avec son attitude tantôt conciliante, tantôt destructrice. Cinq ans où il continuait à m’appeler par mon diminutif, comme pour rappeler comme il m’avait diminuée mais aussi comment il demeurait un intime. Cinq ans à continuer de recevoir une pluie de remarques sur qui j’étais, ce à quoi je ressemblais. Cinq ans à rire nerveusement à chaque situation pour éviter le conflit, cinq ans à fondre parfois en larmes quand une voix grave se met à crier. Cinq ans à esquiver les relations de couple pour éviter de revivre l’emprise, cinq ans à m’y frotter quand même avec des garçons souvent toxiques, pour continuer à liquider l’événement, me rassurer en continu sur l’incapacité du phénomène à se reproduire. Cinq ans à écumer les psychologues, à changer de traitement antidépresseurs, à connaître des épisodes dépressifs majeurs. Cinq ans à douter de moi en permanence, à accepter tout pour être appréciée, ou au contraire, cinq ans à se murer dans une fausse image de mirador, impassible, agressif pour que personne n’ose se frotter à moi. Cinq ans à angoisser de tomber sur lui en me rendant au cinéma de ma ville, ou au café du coin. Cinq ans à essayer de me protéger contre cette menace invisible, à me réinventer en permanence. Cinq ans à retourner la violence contre moi: boulimie vomitive, me raser la tête, sortir du marché de la séduction, taire toute féminité.

L’emprise. C’est un mot que j’utilise peu, c’est cette année qu’il a été crucial. Une de mes anciennes professeures a accusé son directeur de thèse de harcèlement moral et de violences psychologiques, d’abus de son pouvoir et sa position hiérarchique. Elle utilise ce terme « l’emprise ». Son texte il fait suite au suicide d’une autre doctorante, sous l’emprise de la même personne. Nous n’étions pas particulièrement proches, mais j’ai été inconsolable, bien que les rouages qui sont entrés en action dans ce qu’elles ont toutes deux pu vivre n’étaient pas les mêmes, faisant appel à un pouvoir hiérarchique, encore plus fort, plus prompt à écraser, je me suis rappelée de ce sentiment : l’emprise. Peut-être pour ça que j’ai été si révoltée, si affectée, si renversée par ça. Ce sentiment d’emprise, d’absence d’issue, celui qui a failli me pousser plus d’une fois à sauter du balcon de cette petite chambre d’étudiante, de vider mon armoire à pharmacie, d’imaginer la délivrance sous les roues d’une voiture, je le connais si bien. Celui qui m’a fait me sentir seule au milieu du néant, qui parasite encore ma vie, des années après, qui revient par brèche, inlassablement. Emprise, synonyme d’autorité, avoir l’ascendant, pouvoir influencer. Pouvoir. Toujours favorisé par les dynamiques sociétales qui rentrent en compte. Yoko Ono demandait pour une œuvre de raconter « un tort qui vous a été causé parce que vous êtes une femme » : en voilà un.

Il a fallu revenir à l’écriture de ce texte, parce qu’en lisant ses mots, racontant cette histoire, j’ai ressenti quelque chose qui m’a donné envie de dire « moi aussi ». Pas de la même manière, pas la même personne, pas dans le même contexte, pas en faisant appel aux mêmes biais, aux mêmes instruments, mais je m’y retrouvait. Parce que quand Giulia Foïs dans Je suis une sur deux, en évoquant son viol, dit qu’entrer dans un commissariat le signaler, c’était déjà dire non. C’était déjà entreprendre la reconstruction. Parce que ça fait cinq ans que je traîne honteusement ce boulet au pied, que je baisse les yeux en pensant à comment toutes les personnes que j’ai pu connaître avant, pendant, même parfois après, se disent que j’ai changé, vrillé, pété les plombs, que je suis devenue cinglée, hystérique. Cinq ans à essayer de devenir ce que j’aurai dû être, si tout ça n’avait pas eu lieu, ou ne continuait pas d’avoir lieu. Cinq ans façon mythe de Sisyphe où il ne cesse de reparaître, comme si de rien n’était. Cinq ans à devoir gérer ça, en relisant à l’infini tout Despentes, à haïr les Beatles, à être la Girlfriend in a coma et à retourner la discographie des Smiths, comprenant plus que jamais qu’on puisse chanter « Sing me to sleep, I don’t want to wake up on my own anymore » ou encore « Life is very long when you’re lonely », à regarder en boucle Midsommar depuis sa sortie en m’imaginant l’allégresse de l’héroïne à la toute fin, à me rendre à tous les rassemblements contre les violences faites aux femmes, parce qu’au milieu de cette foule il y en a je le sais, qui portent une douleur proche de la mienne. Cinq années de colère. Cinq années à ne rien dire, parce que mon histoire dans le fond, elle est banale, elle transcende les classes sociales et les milieux, n’en déplaise à ceux qui s’amuseront à penser qu’au fond je l’avais cherché à fréquenter ce genre d’individus. Elle se répète tous les jours et on la connaît tous et toutes, alors pourquoi encore la raconter? Voilà pourquoi.

J’accuse cet ex petit-ami de harcèlement sur plusieurs années, physique, moral, et sexuel, de violences psychologiques répétées, de menaces de violences physiques répétées à mon encontre ainsi qu’à l’encontre de mes proches, d’injures à caractère sexiste répétées. Je l’accuse également d’avoir exercé une emprise sur moi notamment via du chantage au suicide et à l’automutilation par la voie physique, la prise abusive d’alcool et de drogues dures, du chantage à la divulgation d’informations privées, ainsi que via des menaces de violence physiques à mon égard et à l’égard des membres de ma famille. Je l’accuse de non respect de mon consentement, de m’avoir plusieurs fois touchée et embrassée de force malgré l’expression claire de mes refus, ce qui constitue en soi des agressions sexuelles. Je l’accuse d’avoir fait régner un climat de terreur dans ma vie en ayant été conscient de ma détresse. J’accuse une société patriarcale dans laquelle les hommes ne supportent pas qu’une femme puisse échapper à leur contrôle, usant de n’importe quelle arme d’intimidation pour les rappeler à l’ordre, et dans laquelle chaque années des femmes sont agressées, mutilées ou tuées par leur ex-conjoint sous l’étiquette romantique dégueulasse de « crime passionnel » . Parce que dire que ça m’est arrivé, c’est déjà m’y opposer, pointer que quelque chose d’anormal a eu lieu, c’est dire haut et fort que j’ai été victime mais que je ne l’accepte justement pas, cette stature passive de victime. Ça m’emmerde d’en être. Je voudrai crier pour que le monde sache. Parce que je suis pleins d’autre choses, mais en même temps, je suis aussi ça, et qu’il faut y revenir, confronter ce statut: victime. Je ne l’accepte pas et je me battrai toujours pour que cette entreprise de destruction qui touche les dominés et les plus frêles d’entre nous prenne fin, parce que se battre, c’est transformer la jeune femme chétive que l’on martyrise en une combattante. C’est utiliser ma douleur, et la tourner vers les fondations de ce qui a pu permettre ça, pour moi, pour d’autres. Détruire le système qui a voulu nous détruire. Et j’invite tout le monde à se battre avec moi.

Alexane Nylon

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